Mes Muses

À chaque fois que j’écris, elles sont là. Les neuf d’entre elles. L’une s’assoit à la fenêtre, le regard perdu dans les étoiles ; une autre tente inlassablement de déconcentrer celle-ci ; pendant qu’une troisième ne prête attention à aucune de ses sœurs, imperturbable dans sa lecture.

« Ok, les filles, dis-je depuis mon ordinateur. Alex et Marie-Jeanne sont coincées dans la Caverne de l’Illusionniste et Alex se vide de son sang. Comment vont-elles s’en sortir ? »

Thalie éclate sa bulle de chewing-gum. Terpsichore fredonne.

Le point positif de travailler avec les Muses ? Eh bien, ce sont les Muses. L’inconvénient ? Elles ne fournissent pas exactement la quantité d’inspiration à laquelle on s’attendrait.

« Allez, les filles ! Il faut que j’atteigne mon but journalier de deux mille mots, on a rien fait hier et je suis bloquée, là.

—Urghh, grogne la Muse de la tragédie. Tues-en une.

— Melpomène, merci pour ton intervention, mais je ne peux pas tuer un seul personnage de plus. Au début de l’histoire, ils étaient sept. Sept ! Et maintenant, regarde à cause de toi ! Idée suivante. »

Elle lève les yeux au ciel en guise de réponse.

« J’ai une idée, intervient la Muse de la musique. Si t’écrivais une chanson à la place ?

— Pour la énième fois, Euterpe, j’écris des romans, pas des foutues chansons. »

Elle hausse les épaules et la Muse de la tragédie revient au galop.

« Ça sert à rien, de toute façon t’y arriveras pas. Tu perds ton temps, t’es pas faite pour ça.

— Il n’y a rien que tu puisses me dire que mon propre cerveau ne cesse de me répéter, Mel. »

Le silence s’installe de nouveau.

« Vous êtes les Muses. Vous êtes pas censées m’encourager plutôt que de me filer le cafard ?

— Elle a raison, Chloé. T’y arriveras pas. »

Je me tourne vers la Muse de la poésie épique et hausse les sourcils.

« Pas comme ça, en tout cas, ajoute-t-elle en me rejoignant.Marie-Jeanne a des pouvoirs de guérison. Elle sauve Alex, qui se transforme en lion, bouffe la chimère, puis elles affrontent l’Illusionniste ensemble et elles sont saines et sauves en moins de deux. C’est trop facile. Et n’oublies pas que tout ce qui se passe après ça est censé être causé par leur dette envers Asclépsios pour avoir guéri Alex.

— Ah merde, c’est pas con, ça. Du coup… comme elle tire ses pouvoirs de Zeus, on peut dire qu’ils marchent pas quand elle est sous terre.

— Non, là, ça fait genre ‘je rajoute une restriction à la dernière minute’ et ça va se remarquer. Et puis, ça irait à l’encontre du deuxième chapitre. Tu te souviens ? Le Palace de Triton ? »

Je soupire longuement et m’affale dans ma chaise.

« Uranie, une idée ? »

La Muse de l’astronomie se tourne vers moi.

« Je ne vois rien dans les étoiles pour l’instant, Chloé.

— Ça m’aurait étonnée…

— Moi, j’ai une idée, dit Euterpe.

— Si tu me dis encore une fois d’écrire une chanson, Euterpe, je t’arrache les yeux. »

La Muse de la comédie explose de rire pendant que je brûle de frustration.

« Je pourrais leur faire avouer leurs sentiments l’une envers l’autre. Comme elles pensent toutes les deux qu’Alex va mourir…

— Non, non, non ! S’exclame Érato, Muse de la poésie romantique, actuellement au bord de l’hyperventilation. Pas maintenant ! Au pire, une caresse sur la joue, un petit ‘S’il te plaît, j’ai besoin de toi’, mais pas d’aveu avant la fin de l’histoire ! »

Je ferme les yeux pour mieux me concentrer. Avec la main de Calliope sur mon épaule, la réponse me vient presque instantanément.

« L’Illusionniste avait volé la magie de Marie-Jeanne pour qu’elles n’aient aucune chance contre lui. En plus, ça rajoute une morale, genre ‘pas besoin de magie pour être un héros’. »

Calliope esquisse un sourire de fierté.

Je remonte de deux chapitres pour corriger l’incohérence.

Les Muses reviennent rapidement à leurs habitudes. L’une chante en valsant à travers la pièce, une autre vient l’embêter, ce qui finit en match de catch sur le sol, leurs sœurs acclamant leur favorite.

Quand les jeunes femmes deviennent trop lourdes à supporter, je visualise une bulle virtuelle dans laquelle je m’enferme, tentant d’exclure tout bruit externe.

Comme souvent, la technique ne marche pas. Ma chaise racle le sol bruyamment lorsque je me lève.

« Ça suffit ! Dehors ! J’en ai assez de vous ! Allez, sortez ! »

Certaines doivent être poussées à l’extérieur.

Enfin au calme, la porte refermée derrière les neuf jeunes femmes, je m’assieds lourdement sur ma chaise. Où en suis-je ?

‘Sur ta gauche !’ S’écria Alex.

Mais son avertissement… quoi ? Intervenait trop tard ? Ça se dit, un avertissement intervient ?

Je martèle la touche ‘supprimer’.

L’Illusionniste s’empare de son bras avant qu’Alex ne puisse…

Quelle merde.

Je mords ma lèvre inférieure. J’ai mis mon inspiration dehors il y a à peine deux minutes et j’en ressens déjà les effets.

Au bout de dix minutes de vaines tentatives, j’ouvre la porte du bureau. Quelques paires d’yeux se tournent vers moi, d’autres m’ignorent ostensiblement.

« Bon… Je suis désolée de vous avoir crié dessus. Si on veut travailler ensemble, il faut qu’on se motive, qu’on ne parle pas toutes en même temps et qu’on se respecte. Toutes. Je ne peux pas faire ça sans vous, les filles. »

Aussitôt que je finis de parler, la Muse de la poésie romantique me saute dans les bras.

« On ferait n’importe quoi pour toi, Chloé.

— Au boulot, alors.”

La troupe s’accumule dans le bureau, une partie plus enthousiaste que l’autre. Je m’installe dans mon siège et les Muses sur les canapés, par terre, ou sur une chaise près de la fenêtre.

« Les étoiles indiquent que tu as pris la bonne décision, Chloé, » me dit Uranie de son habituelle voix douce.

Je lui souris. Les Muses ont beau me donner envie de me cogner la tête sur le mur de façon répétitive, sans elles la page resterait éternellement blanche. Romans à part, je deviendrais folle si je me retrouvais un jour seule dans ce bureau. Je les déteste et je les aime. Je n’échangerais ces sœurs contre rien au monde. Mes sœurs.

« Ok, les filles. Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?

— Et si on écrivait une chanson? »

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *