Le Conte de Deux Ecureuils

Dans la forêt vivaient deux familles d’écureuils : une marron et une grise. Habitant des arbres voisins, elles se devaient de bien s’entendre et partager les récoltes de noisettes. Chacune avait quatre petits. Les cadets, âgés d’à peine quelques semaines, avaient pour habitude de gambader ensemble dans les feuilles sèches, sans trop s’éloigner du nid familial, bien sûr.

Un après-midi, la maman des écureuils marron aperçut des intrus — un homme et une femme — rôder près du terrain de jeu de son petit. Instinctivement, elle ne les lâcha pas des yeux lorsqu’ils s’approchèrent.

« Regarde celui-là ! dit la femme en s’accroupissant. Il est trop mignon ! »

La femme fit des petits bruits avec sa langue. Les hommes pensaient souvent que cette technique attirait les rongeurs ; les mamans avaient donc appris à leurs petits très tôt lors de leur éducation à ne pas s’en approcher.

« Viens là ! continua-t-elle d’une voix aigüe. J’ai une noisette pour toi ! T’aimes ça, n’est-ce pas ? »

Le problème n’était pas que la nourriture manquait ; au contraire, la forêt regorgeait de glands, noisettes et autres noix dont les rongeurs raffolent. Seulement, leur environnement se trouvait en plein milieu du terrain de chasse des rapaces. Les deux familles devaient se limiter à leurs propres arbres, ainsi qu’aux quelques fruits non pourris abandonnés sur le sol. À douze, rationner la nourriture était indispensable. Par conséquent, tout don était bon à prendre. Les petits avaient faim et ils en oublièrent leur éducation : ils s’avancèrent.

« Tim ! Angus ! elle appela avant qu’ils ne soient pris au piège. On rentre à la maison ! »

Les petits obéirent. Une fois en haut de l’arbre, la femme se redressa. Elle s’adressa à l’écureuil :

« Bien sûr, je m’excuse. Vous êtes la maman, n’est-ce pas ? »

Elle ne lui donna pas de réponse et se réfugia parmi les feuilles.

Les humains tentèrent d’attirer leur attention pendant cinq minutes avant d’abandonner, repartant les bras ballants et les épaules basses.

Les petits ne ressortirent qu’en fin de semaine, car c’était là la seule journée où les humains n’avaient pas pointé le bout de leur nez. Sachant cette espèce futée, la maman de la famille d’écureuils marron garda tout de même un œil sur les cadets.

Effectivement, des pas se firent entendre quelques minutes plus tard.

« S’il vous plaît ! la femme supplia avant que la maman n’eût la chance de rappeler les petits. Nous avons un marché à vous proposer.

— Mais bien sûr ! Puis quand je descendrai, vous m’enfermerez dans une cage !

— Pas du tout ! Nous adorons les animaux. Vos petits sont tout simplement adorables. Nous montons un spectacle dans un zoo et je pense que le marron — pardonnez-moi, je ne connais pas son nom — rencontrerait un grand succès ! Nous lui apprendrons des tours, nous le nourrirons abondamment… Je crois comprendre que la vie est difficile dans la forêt, à cause des rapaces. Nous pourrons vous fournir des noix tous les jours, ainsi que des pièges à oiseaux sur votre arbre afin de garantir votre sécurité. Qu’en dites-v—

— Non !

— Prenez au moins le temps de réfléchir…

— C’est tout réfléchi ! Un petit, ça se vend pas ! Peu importe ce que vous offrez en échange !

— Nous ne vous demandons pas les deux, un seul suffira—

— Le gris est pas à moi, si vous le voulez, c’est l’arbre d’à côté ! Tim, on rentre à la maison, tout de suite ! »

C’est ainsi qu’elle se retrouva à regarder les charlatans faire leur numéro sur les écureuils gris, qui écoutèrent attentivement l’énumération des compensations.

« Une fois qu’il sera adulte, nous vous le ramènerons, sans faute. »

Il y eu plus d’hésitation de leur part.

« Moi, je te vendrai jamais, mon Tim, lui dit sa maman. Jamais. »

Conformément à ses attentes, les écureuils gris finirent par accepter le marché.

Des parents comme ça ne devraient pas avoir le droit d’avoir des petits qu’ils ne méritent pas ! pensa-t-elle.

Les semaines passèrent, puis les mois. Les écureuils gris n’eurent plus à s’inquiéter des dangers de la forêt ni des rations insuffisantes, car les humains tinrent leur promesse.

Les écureuils marron, quant à eux, n’eurent pas la vie facile. Les rapaces leur prirent leurs deux aînés, mais avec deux nouvelles cadettes, il restait tout autant de bouches à nourrir.

L’hiver fut rude, jusqu’au moment où le jeune rongeur fut rendu à sa famille.

La maman des écureuils marron observa la scène depuis le haut de sa branche. Il y eut des cris de joie, des larmes, lorsque les parents prirent leur petit dans leurs bras.

Angus était méconnaissable : le poil impeccablement soigné et propre, même sa façon de se tenir — sur ses deux pattes arrière au lieu de quatre — ne lui ressemblait pas.

« En guise de remerciement, nous doublons vos rations jusqu’à la fin de votre vie. Vous l’avez bien mérité. »

Puis, les écureuils gris grimpèrent dans leur arbre, Angus avec une agilité surprenante.

Tim se tourna vers sa maman.

« Tu as vu ? Ils gagnaient déjà plus de nourriture qu’ils en avaient besoin ! Et ce qu’il est devenu agile, Angus ! Je suis sûr qu’il pourrait se faufiler au travers des branches et des rapaces à la vitesse du vent ! Pourquoi n’est-ce pas moi ? Pourquoi, maman ? Spip et Scratch ne sont plus là… Nous n’avons pas de nourriture… Tu es juste égoïste ! »

Cette tirade laissa sa maman sans voix.

Cette nuit-là, elle fut réveillée par des voix tristes.

« Je t’en prie, mon chéri… Angus…

— Ma place n’est pas ici, mère. Là-bas, on me chouchoutait, on m’apprenait des tours… Je ne suis ici que depuis deux heures et je suis déjà recouvert de terre. Je veillerai à ce que vous touchiez votre pension. »

Les apparences sont trompeuses, pensa la maman de Tim. Sa famille manquait certes de nourriture, mais elle était soudée. Peu importait si son fils n’était pas reconnaissant du choix qu’elle avait fait quand il n’avait que quelques semaines. Après tout, une mère sait toujours ce qu’il y a de meilleur pour son enfant.

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