Il et Elle

Il est enfin là. Le moment de la journée qu’il attend toujours avec impatience. Le moment où, une fois le repas englouti, les devoirs bouclés, les petits frères et sœurs couchés, il s’offre une petite heure de détente dans sa chambre, loin du vacarme et surtout, de quelconque compagnie. Il a toujours été un introverti, ce qui veut dire qu’il ne peut se détendre complètement que lorsqu’il est seul et dans un environnement familier ; sûr.

Cependant, la solitude lui pèse.

Il fouille dans son sac et en retire un carnet. S’installant sur son lit, le dos contre le mur, il l’ouvre à sa dernière création. Elle se tient là, le regardant avec ses grands yeux pétillants.

« Comment vas-tu me dessiner, aujourd’hui ? » Il l’imagine lui demander, assise au pied de son lit, son menton soutenu par la paume de sa main.

Il attrape un crayon et tourne la page, en se demandant de quelle humeur elle serait ce soir.

Le sujet de son art est toujours le même : Elle. C’est comme ça qu’il l’appelle, faute de n’avoir trouvé aucun autre nom qui lui correspond. Au début, Elle n’était qu’un dessin ; une esquisse parmi tant d’autres. Il ne saurait dire quand cela a changé, mais elle occupe maintenant son esprit à toute heure à un tel point qu’il ne s’imagine plus vivre sans elle.

Il pose la mine du crayon sur le papier et commence par des traits grossiers. D’habitude, dessiner les proportions d’un personnage déjà esquissé lui donne du fil à retordre. Mais pas Elle. Il la connaît par cœur ; les traits se dessinent naturellement. Il trace de légères courbes pour ses hanches et sa poitrine, puis une ligne droite pour le muret sur lequel elle est assise. Ensuite, un angle droit pour son coude posé sur son genou. Sous ses doigts de pieds, un skateboard tellement vieux qu’il est rafistolé de partout, mais elle ne le changerait pour rien au monde. Elle ne conduit pas car elle a trop peur de passer le permis à cause d’un problème de coordination motrice. Elle se préoccupe trop de la planète de toute façon.

Il passe à ses doigts délicats, autour d’un gobelet de café : la fameuse boisson dont elle abuse, lui faisant perdre le sommeil. C’est tant mieux pour lui, car elle est toujours là pour lui tenir compagnie lors de ses propres insomnies. Il n’oublie pas le petit tatouage en forme d’étoile sur son poignet, recouvrant les erreurs du passé.

Il dessine rapidement ses vêtements : short, collants, une chemise à carreaux par-dessus un débardeur, et des Converse. Bien qu’elle soit petite, elle ne porte jamais de talons. De cette façon, lorsqu’il s’imagine la prenant dans ses bras, elle repose sa tête sur sa poitrine. Après réflexion, il ajoute le logo de Captain America sur son haut, son super-héros préféré.

« C’est un dur à cuire, le Captain ! Et en plus… Tu me fais un peu penser à Bucky. »

Il sourit en l’imaginant dire ça.

Il dessine ses longs cheveux bruns en un chignon ébouriffé, laissant uniquement quelques mèches rebelles autour de son visage. Son visage ; il est arrivé à sa partie favorite : sa fine mâchoire, ses quelques taches de rousseur, ses lèvres rebondies, desquelles il rêve lorsqu’il s’ennuie en cours. Aujourd’hui, elles sont fermées, avec seulement une trace de sourire. Elle sourit rarement ; jamais quand elle est observée. Ils ont souvent cette conversation dans sa tête ; Elle lui dit qu’elle n’aime pas montrer ses dents, il lui répond qu’elle a le sourire le plus radieux de la planète et elle rougit, mais ne le croit pas.

Puis, ses yeux. Il garde toujours le meilleur pour la fin. Ils ne sont pas qu’une partie de son corps, ils renferment son histoire. La petite lueur dans le bleu dit « Je t’aime », elle donne un indice de ce qu’elle a enfoui dans son cœur : l’insécurité, le deuil, la peur de ne pas être acceptée, la timidité…

C’est comme cela qu’il aime les gens ; qu’il l’aime, Elle : avec de lourds bagages émotionnels, remplie de défauts, couverte de cicatrices… une personne qui a vu des choses tellement horribles qu’elle a besoin de quelque chose à laquelle se raccrocher. Comme lui.

Ses yeux commencent à piquer. Il referme son carnet, le pose délicatement sur sa table de nuit et se penche en arrière jusqu’à ce que son dos touche le matelas. Il laisse échapper un soupir de fatigue. Il imagine une douce caresse sur sa joue. Si seulement Elle était là…

« Je t’aime, dirait-il.

— Je t’aime encore plus, » répondrait-elle.

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